1317, deux nouveaux diocèses en Poitou

1317. Des guerres et rivalités en Italie, une papauté sous influence des rois de France ont pour conséquence la fixation de la cour pontificale, d’ordinaire itinérante, en Avignon avec Jean XXII. Originaire de Cahors, lettré, savant et juriste, le souverain pontife conjugue efficacité et discernement. Les premiers mois de son long pontificat (dix-huit ans) sont consacrés à une grande réorganisation des diocèses du Sud et de l’Ouest de la France qui voit naître les diocèses de Luçon et de Maillezais.

 

Une création qui n’est pas isolée

La création des évêchés de Maillezais et de Luçon, le 13 août 1317, n’est pas un épiphénomène, mais participe à un mouvement d’ensemble qui voit la création de seize nouveaux évêchés entre le 11 juillet 1317 et le 7 avril 13181. Les logiques sont parfois différentes. Le Toulousain, région encore marquée par l’hérésie cathare est ainsi mieux quadrillée. Le nouveau pape souhaite également favoriser la bourgeoisie de nouvelles cités afin de promouvoir un haut-clergé plus soucieux de sa mission. Montauban, Alet, Castres, Vabres, ou encore Condom sont promus. Plus au nord, de nouveaux sièges font leur apparition et subdivisent les vastes diocèses de Périgueux, Clermont et Limoges.

« Pour la gloire de dieu, l’exaltation de l’Eglise et le salut des fidèles »2

Les motivations qui poussent le pape à démembrer le vaste et ancien diocèse de Poitiers sont complexes. Elles sont d’abord démographiques. Après un siècle de prospérité, la population semble s’accroître en ce début de XIVe siècle. La bulle « Salvator Noster » précise qu’« un seul pasteur ne pouvait, comme il convient, observer chacun des visages en particulier ou remplir les autres fonctions d’un bon pasteur et que, dans le même diocèse qui est vaste et étendu, il était pénible et difficile pour tant de personnes d’Eglise et laïcs d’avoir recours à un seul ». Le Pape Jean XXII souhaite donc ces deux nouveaux diocèses pour une meilleure évangélisation du « troupeau » bas-poitevin : « dans l’intention salutaire d’accroître le culte divin et de promouvoir le progrès spirituel des âmes ». Pour le médiéviste Nicolas Rondeau3, cette opération d’envergure arrivant très tôt dans le pontificat, n’a pas été conçue à la hâte et a pu être réfléchie dès Clément V. Ce dernier, précédemment archevêque de Bordeaux a visité plusieurs paroisses et abbayes du diocèse de Poitiers, diocèse qui était son suffragant4. Il s’était probablement rendu compte des difficultés de l’évêque de Poitiers de contrôler les débordements et les exactions d’une certaine partie de son clergé. L’ancien évêque de Poitiers, Gauthier de Bruges, s’était attelé à cette tâche. Son successeur fut soutenu dans cette action dès 1307-1308 par Philippe le Bel. Le futur Philippe V, comte de Poitiers avant son accession au trône, dut connaître aussi cette situation ; il imposa d’ailleurs son candidat, Jacques Duèze, futur Jean XXII, sur le siège pontifical.

La partition d’un grand diocèse de 1 220 paroisses

Regardons maintenant ces nouveaux diocèses. La circonscription ecclésiastique poitevine qui ne comptait pas moins de 1 220 paroisses se voit donc divisée en trois, mais Poitiers garde encore une nette prépondérance. C’est bien avec une moitié de l’ancien diocèse de Poitiers que sont créés ces deux nouveaux diocèses. Poitiers comprend encore 750 paroisses, 34 abbayes et 275 prieurés. Luçon et Maillezais sont plus petits, mais à peu près égaux entre eux. Elaboré sous une forme géographique homogène, le diocèse de Luçon peut compter sur 245 paroisses, 13 abbayes et 122 prieurés. Plus étroit dans sa forme, presque étranglé entre ses deux voisins, le diocèse de Maillezais va jusqu’à Vihiers en Anjou et comprend 225 paroisses, 8 abbayes et 146 prieurés. L’élévation des deux abbayes au rang d’évêchés se réalise sans problème apparent. Les deux derniers abbés bénédictins, Pierre de la Voyrie pour Sainte Marie de Luçon et Geoffroy Pouvreau pour Saint Pierre de Maillezais, sont nommés évêques, leurs communautés de moines se voyant constituées en chapitres réguliers.

L’aboutissement de plus d’un siècle de prospérité

Pour bien comprendre ce que représente finalement 1317, c’est-à-dire pour le médiéviste Jean-Luc Sarrazin, « d’une certaine manière l’aboutissement d’une exceptionnelle croissance », il faut considérer qu’avant cette date, et plus encore avant la grande peste (1348-1352) et la Guerre de Cent ans (1337-1453), l’Ouest et, notamment, le Bas-Poitou connaissent un essor économique remarquable5 de plus d’un siècle. Agriculture, échanges commerciaux, autorité monarchique et francisation, tout change en ce XIIIe siècle en Poitou. Si le XIIe siècle est le siècle de l’expansion du monachisme avec ses nombreuses fondations cisterciennes, le XIIIe siècle fut, lui, le temps du grand dessèchement du marais poitevin. Un siècle tout juste avant la naissance du diocèse de Maillezais, la communauté bénédictine s’associa en 1217 à quatre autres abbayes pour la réalisation d’un des projets d’assèchement les plus ambitieux du moment. Le canal d’écoulement de cette opération d’envergure reste connu sous le nom de « canal des cinq abbés ». Nos deux grandes abbayes bénédictines se retrouvent petit à petit à la tête d’un foncier important, et de revenus conséquents. En témoignent notamment quelques magnifiques crosses d’abbés, de style limousin, que l’on conserve aujourd’hui (cf. photo)

En ce début de XIVe siècle, quand nos deux abbatiales sont érigées en cathédrales, à quoi ressemblent-elles ? Les deux églises viennent juste de bénéficier d’une reconstruction sans précédent au cours de la seconde moitié du XIIIe siècle. Pour Luçon, un grand spécialiste du gothique, l’abbé Yves Blomme date de la fin XIIIe l’importante reprise de la nef romane, dans une inspiration gothique du Nord de la France6. Un chantier avec trois niveaux d’élévation : grandes arcades, triforium et fenêtres hautes pour un éclairage direct. Plus tôt, au début du XIIIe siècle, dateraient la reconstruction partielle des croisillons du transept de la cathédrale, et de la salle capitulaire des moines (aujourd’hui salle à manger de l’évêché).

A Maillezais, c’est le transept qui a été reconstruit (ou au moins son bras nord, seule partie subsistante du transept au cœur des ruines du site). qui a été reconstruit. Un magnifique programme à deux niveaux de fenêtres très décorées dans les remplages, est commandé par les abbés de Maillezais. Baigné par le soleil, qui pénétrait par ces très grandes arcades, culminant à plus de 23 mètres, l’abbatiale devait être très impressionnante. Nervures, colonnettes et chapiteaux subsistants évoquent une décoration sans équivalent à l’époque en Poitou pouvant se rattacher, selon Blomme, davantage au decorated style anglais ou bien aux cathédrales gothiques normandes7. A la même époque, d’autres grandes abbayes poitevines, Saint Michel en l’Herm et Saint-Maixent, voient leur église reconstruite dans un style gothique.

Grégoire Moreau

 

  1. Chaigne Léon, Les évêchés du bas-poitou sous l’ancien-régime, in Vendée 2000, publication de la Société d’Emulation de la Vendée, 1968, p 46-69.
  2. Extrait de la bulle de création des évêchés de Maillezais et de Luçon, Salvator Noster (Archives du Vatican, RV 66, ep. 4111)
  3. Rondeau Jean-Nicolas, Le diocèse de Luçon aux XIVe et XVe siècles, mémoire de DEA, Université de Paris I, Panthéon-Sorbonne, 1995, dir. Claude Gauvard /1995 1995 – 155 p.
  4. Rondeau Jean-Nicolas, La création des diocèses de Maillezais et de Luçon au début du XIVe siècle par in l’abbaye de Maillezais, des moines du marais aux soldats huguenots, Presses Universitaires de Rennes, 2005, p. 229-249.
  5. Se reporter au texte synthétique de Jean-Luc Sarrazin, dans sa partie écrite pour l’ouvrage collectif : la Vendée des origines à nos jours, éditions Bordessoules, 1982.
  6. Réau Marie-Thérèse, Luçon, ville épiscopale, urbanisme, architecture et mobilier, Cahiers du patrimoine 107, Nantes, 2014.
  7. Camus Marie-Thérèse, Blomme Yves, Levesque Richard, Une cathédrale au cœur du Marais Poitevin, in Revue 303, n°70, 2001, pages 214-225.